« Que disent-elles ? Les autres, je veux dire.» |R. Emerik|
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Sujet: « Que disent-elles ? Les autres, je veux dire.» |R. Emerik| Lun 19 Déc - 1:00
L’Aphrodite ne dort jamais. A toute heure du jour ou de la nuit, hommes et femmes se croisent sans se voir. Bon nombre se connaissent, les habitués se reconnaissent mais tous s’ignorent. Ils arpentent les couloirs avec indifférence, s’égarent dans la luxure avec déférence et repartent dépouillés des quelques billets débordant de leur portefeuille à outrance. Alors, ils retrouvent leurs habitudes et leur quiétude. Ils embrassent leurs femmes et bordent leurs enfants. En fait, ils nous oublient, tout simplement. Déchargés de leurs pulsions animales, nous n’existons plus jusqu’à leur prochaine visite. Ces visites où ils assouvissent leurs fantasmes violents et incandescents. Incandescents et avilissants. Avilissants et déshonorants. Eux, je les méprise. Je jalouse leur épouse d’être femmes de bien quand je ne suis qu’une putain. Elles, je les envie. J’aurais pu être à leur place. J’aurais pu, moi aussi, mener une existence paisible avec un homme à moi. Rien qu’à moi. Ou presque. J’aurais pu. Oui. J’en suis persuadée. Mais, au lieu de ça, je demeure là, assise sur une chaise en velours, les cheveux défaits et les traits chiffonnés. Je contrôle avec détachement les allées et venues des clients. Ils ne m’intéressent pas plus que le contraire. Je les observe même sans curiosité. A quatre heures du matin, je suis juste lasse d’attendre. Lasse de me demander quand il pointera le bout de son nez au manoir. Lasse de me demander pourquoi, lors de sa dernière venue, il s’intéressa davantage à Enora qu’à moi. Moi qui, contre mon gré mais sans rechigner, lui fit un don précieux. Un don que je préservai durant de longues années alors que d’autres, plus désinvoltes, se complaisaient déjà dans des draps de soie depuis leur prime adolescence.
Je sais. Je n’ai pas de considération à attendre d’un homme si bien placé. Je n’ai pas le droit de réclamer l’exclusivité. Là n’est pas mon rôle. Là n’est pas mon droit. Néanmoins, depuis nos derniers ébats, je suis la proie de mes propres espérances. Des espérances auxquels une pute ne peut prétendre. Une pute. Quel drôle de mot. Il sonne tellement creux. Il en dit autant que rien du tout. Il fait mal. Mal au cœur. Mal à l’âme. Alors, blessée – à tort – je me lève fébrilement avant qu’on ne remarque ma présence. Je chemine lentement jusqu’à la porte de ma chambre où s’use ma dignité. Je la referme derrière moi. Je prie d’abandonner sur le seuil un peu de mon désarroi. Foutaises. Il me colle à la peau et, bien que j’avance vers la salle de bain, je sais qu’aucune douche ne m’en lavera. Pas plus qu’une matinée de sommeil. Demain est un autre jour.
***
Le réveil est pénible. Je me sens comme ivre. Ivre d’un doux rêve dont je n’ai plus aucun souvenir. Dommage. Sans doute aurait-il pu m’aider à supporter cette journée aux heures impatientes. Une journée vide de sentiments mais pleines de sensations plus souvent désagréables que le contraire. Souvent, c’est la peur qui m’habite. A chaque nouveau client, ces mêmes questions : « Que va-t-il attendre de moi ? Sera-t-il violent ? Réveillera-t-il en moi un tant soit peu de désir ? ». Seul l’avenir déteint les réponses. Après tout, ai-je le choix que subir et me taire ? Non. Alors, quittant le moelleux de ma couette à contre cœur, j’enfile une tenue décente et sans charme – pour l’heure, féminité est superflue – pour m’observer dans le miroir. Je me souviens m’être souri tandis que je me répétais inlassablement ce mantra : « Chaque jour, je vais de mieux en mieux à tout point de vue ». A force, j’y crois. J’y crois fermement et, plus guillerette qu’à l’accoutumée, je cours jusqu’à la cuisine pour sustenter mon estomac criant famine. Dans cette vaste pièce je croise quelques collègues, quelques amies. Je ris un peu avec elles. J’écoute leurs anecdotes de la veille, leurs points communs et je me nourris de la bonne humeur de certaines. Les autres, je les néglige. Je n’ai pas besoin de leur léthargie en ce moment. J’ai besoin d’espoir, même s’il n’est qu’illusion.
De cette après midi, je ne garde que de vagues souvenirs. Mes amants imposés ne marquèrent que ma peau, pas ma mémoire. Si je vous conte cette histoire, c’est qu’enfin il est là. Il est présent au manoir pour moi. Seulement moi. Instantanément, je regrettai aussitôt d’avoir été souillée une demi-heure plus tôt. Je n’ai à mon actif que des réguliers qui apprécient ma timidité et mon innocence sexuelle mais c’est déjà trop pour moi. Ma vertu est tenace.
***
A peine le temps de jauger le reflet de mon apparence dans la glace qu’il se tient déjà devant moi, fier, altier, dans ce complet chic qui lui sied à merveille. Je pense : « Dieu qu’il est beau ». Je regrette aussitôt. Cette inutile remarque m’a réduite au silence et m’a paralysée. J’ouvre la bouche. Les mots sont mort-nés. Je voudrais m’asseoir, reculer ou peut-être avancer. Mes gestes sont avortés. Je suis juste bonne à lui sourire. Un sourire craintif suant l’authenticité. En est-il d’autres comme moi, objet de désir et de convoitise, soulagée de retrouver un client ? Dois-je me sentir honteuse ? Eventuellement. Peut-être. Oui. Non. Je ne sais pas. Je pense mais ne réfléchis pas. J’ai juste l’air d’une idiote qui, un soupir plus tard, rassemble un soupçon de courage et un zeste d’amour-propre pour que s’exprime sa politesse. « Bonjour » Ridicule. Ridicule à souhait. Tête baissée, j’en ris un peu. « Que disent-elles ? Les autres, je veux dire.» lui demandais-je foncièrement mal à l’aise. Terriblement maladroite. Naturellement effrontée. Les autres, c’est Enora. Enora, audacieuse et libertine à outrance. Enora et son assurance.
N. Samaël-Jox River
Sujet: Re: « Que disent-elles ? Les autres, je veux dire.» |R. Emerik| Mar 20 Déc - 14:36
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Sujet: Re: « Que disent-elles ? Les autres, je veux dire.» |R. Emerik| Mer 21 Déc - 0:04
J’aurais largement apprécié davantage de bienséance. J’aurais souhaité qu’il s’annonce avant d’habiter l’intimité de cette chambre déjà trop impersonnelle à mon goût. A la partager régulièrement avec de parfaits inconnus, je ne m’y sens pas vraiment chez moi. Je n’y suis pas vraiment à l'aise. Elle ne reflète en rien ce que je suis. Elle est ce que l’on veut bien faire de moi, ce qu’il voudra bien faire de moi. Qu’il est douloureux de ressentir, d’entrée de jeu, que l’on ne mérite aucune révérence. Qu’il est pénible d’en être affectée outre mesure. A elle seule me satisfait sa présence. Trop maladroite, j’ai cru l’avoir lassé. Trop farouche, j’ai cru l’avoir ennuyer. Aussi, des jours durant, j’ai attendu. J’ai attendu qu’il daigne oublier Enora. J’ai attendu qu’il se souvienne de mon existence et que se taise enfin mes heures impatientes. Quel paradoxe. Je devrais le haïr d’avoir pris tant d’importance. Je devrais le détester d’influer sur le rythme de mes journées. Impossible. Je suis prise au piège et me prends au jeu. Le jeu malsain dont il est l’unique maître. Il en instaure les règles et je m’y plie. Je m’y plie d’autant bien qu’intérieurement, je ne peste pas de cette intrusion sans égard. Je ne proteste ni ne m’offusque. Je me convainc que la raison en est qu'aucun choix ne dépend de moi. La réalité, c'est qu'avec lui, je me complains de cette situation. En fait, je manque cruellement de cohérence.
Je voudrais lui rappeler que, catin ou non, une femme reste femme mais, j’interromps mon entreprise pour lui sourire. Un sourire vrai. Un sourire sincère. Pour peu, je badinerais presque, à l’image des adolescentes devant un jeune premier. Je suis réduite au silence mais, je songe à l’allure de mes cheveux humides. Je pense à cette robe ni trop longue ni trop courte qui n’a de sensuel qu’un col bateau dévoilant mes épaules. Je n’ai pas eu le temps de me changer, pas eu le temps de me coiffer. Je suis la simplicité incarnée. Une simplicité qui n’est en rien comparable à la volupté d’Enora. Je suis pathétique et j’en reste stoïque. Mon asthénie n’a d’égale que cet insinuant malaise logé au cœur de ma poitrine. Je le salue pourtant, le bellâtre. Je le salue maladroitement. Timidement. Un peu trop. J’en ris un peu. Je l’amuse. Je m’en sentirais flattée s’il ne s’astreignait pas au silence. Un silence lourd et pesant. Un silence dense qui m’oblige à l’épier sans pudeur. Sur mes lèvres, mon sourire n’est plus qu’une ébauche. Je l’observe pieusement ôter sa veste et se servir un verre d’alcool si fort qu’une simple gorgée me griserait longtemps. Je me languis du moindre mot. Je suis suspendue à ses lèvres.
« Bonjour Rebekah... » me nomma-t-il finalement. Il connait mon prénom. Aussi, j’en déduis qu’en dehors de ces murs, il a pensé à moi. Durant quelques minutes – peut-être plus – je l’ai suivi dans son quotidien d’homme politique. De quelle manière ? Je préfère ne pas le savoir. Je me contente volontiers de ce que l’on m’offre. Tout est bon pour survivre à ma chienne de vie. Je ne lui cache donc pas ma surprise. Je ne dissimule rien non plus de mon plaisir. En réalité, je suis tellement touchée qu’un rictus s’insinue sur mes lèvres. La grimace est cependant de courte durée. Ne doutant de rien, il me prétend jalouse. Il s’avance vers moi, me caresse la joue et me percerait quasiment à jour. Qu’ai-je dit de si évident pour qu’il me croie envieuse ? Ai-je cité un prénom ? Ai-je laissé sous-entendre que sa présence au manoir pour d’autres que moi me blesse ? Non. Je n’ai rien fait de tel. Alors, à son air amusé mes traits s’habillent de mécontentement. « Jalouse ? moi ? De qui ? De quoi ? » rétorquais-je sans vraiment l’affronter, accordant soudainement trop d’intérêt à mes pieds nus. Ma réplique pue le mensonge à plein nez. Je refuse de l’avouer mais, j’abhorre le savoir sur place pour une autre. Comme si, pour m’avoir pris ma virginité, il me devait quelque chose. Comme si nous étions irrémédiablement liés l’un à l’autre. C’est tellement stupide que je préfèrerais souffrir mil sévices plutôt que d’avoir à le confesser.
Malheureusement, je n’ai jamais été bonne menteuse et, prisonnière de son charme, ma voix mal assurée se teinte de dureté. Elle se timbre d’une confiance illusoire qui ne dupe personne alors qu’écrouée par la douceur d’une attention, je lutte contre mes sentiments contradictoires. Ainsi, je me braque. Je me referme sur moi-même et j’oublie mon statut peu enviable. J’omets que s’il paie, ce n’est pas pour m’entendre déblatérer des fadaises. « Pourquoi je serais jalouse ? Je posais une question c’est tout. Désolée. Il n’y a rien ici pour flatter l’égo d’un Sénateur.» ajoutais-je impersonnelle et insolente.
Rares sont les fois où je m’adresse à lui directement, refusant de sacrifier le peu – très peu - d’indifférence qu’il m’inspirerait encore. Le procédé est biaisé cependant. Loin de lui, je pouvais toujours tenter de me convaincre qu’il ne compte pas. Près de lui, par contre, je deviens vite cette poupée malléable qu’il manœuvre selon ses envies, selon ses humeurs. «Ça ne m’amuse pas. » chuchotais-je discrètement tandis que je relève doucement la tête vers lui avant de me défendre de ses accusations, plus résolue que jamais. « En général, nous sommes jaloux parce qu’on a peur de perdre ce que l’on possède. On ne se possède pas. La jalousie n’a pas sa place entre nous.»
Si je ne m’étais pas noyée dans l’azur de ses yeux, j’aurais été plus loin : je l'aurais repoussé et d'un signe impudent de la tête, j’aurais désigné l’horloge accrochée au mur pour lui rappeler que le temps tourne. Je n’ai rien fait de tel. J'ai seulement reculé de quelques pas et me suis détournée de lui pour onduler jusqu'à ma table de nuit où m'attend sagement une bouteille d'eau. J'en avalai une gorgée puis une seconde avec détachement. Petite idiote. Mon comportement tout entier est un leurre. Une désillusion. Je veux juste ravaler ma salive et ces mots aux goûts amers. Je les regrette déjà. Dans le fond, j'ai juste peur de l’agacer, peur des conséquences de mon audace. Je ne suis pas certaine que je pourrais sereinement vivre un quelconque abandon. Un nouvel abandon. Cet homme tient dans ma vie une place particulière. Une place que je n’aurais jamais voulu lui offrir. D’un soupçon d'honnêteté, je l’admettrais volontiers. Car, c’est triste à dire, mais Emerik est ce qui se rapproche le plus d’un véritable amant pour moi. Un vrai. Un amant que l’on désire parfois, qui nous manque de temps en temps. Un amant qu’on regrette de voir partir, qu’on est heureuse de voir revenir. Un amant au pied duquel on dépose tout amour propre pour se confondre en excuse. Des excuses. En suis-je seulement capable quand, aveuglée de frustration, ma susceptibilité prend le pas sur cette personnalité adaptée que je m’impose depuis mon arrivée. S’offrir le droit d’être soi est ici un luxe déroutant.
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Sujet: Re: « Que disent-elles ? Les autres, je veux dire.» |R. Emerik|
« Que disent-elles ? Les autres, je veux dire.» |R. Emerik|